The power of boobs

Comment ces deux protubérances bien pratiques et si près du cœur m’ont fait découvrir qu’avec un grand pouvoir vient une grande responsabilité.

Années universitaires. Cerveaux en érection, amitiés grégaires, verres idéologiques. La vingtaine qui déborde de passions. Découvertes foutraques et profondes. Le Mec qui a duré six ans. Premières fois. Apprendre tout le temps. Je découvre timidement que j’ai le droit d’être sexy. Mon corps m’appartient — et ce que j’en montre. Libération du soutien-gorge — vécue comme une incroyable transgression. Personne ne me punit ! Personne n’en a le droit !

Le Mec me fait une remarque : un bouton défait de trop. Mes regards courroucés et sarcasmes ne viennent pas à bout de son air renfrogné. Ce qui avait commencé sur le ton de la plaisanterie taquine de trop près cette liberté que je commence à peine à humer. Fidèle à mes idoles adolescentes, je laisse l’ironie passer le relais à la provocation. L’ébriété m’aide. Le monde va sans doute s’écrouler ! Y aller avant d’avoir trop peur ! Je lève entièrement la chemise incriminée, je livre ma poitrine dénudée. Magie. Le monde se met sur pause. Freeze complet. Un putain de pouvoir : je peux, d’un geste simple, ordonner au putain de monde de s’arrêter ! Affirmer, d’un geste simple, ma liberté.

J’ai pensé cette pensée, je devais avoir huit ans. Odeurs de crayons, de vestiaire de gym et de petites culottes douteuses. Ma tête d’enfant et à l’intérieur, la pensée. « Si on me dit de faire quelque chose et que je ne veux pas, on ne peut pas m’obliger. » La terreur consécutive. Je ne dois pas avoir le droit de la penser, cette pensée. Un des jalons les plus importants de ma vie d’adulte. Je la repense souvent. Je la revis souvent. C’est toujours une pensée difficile, une pensée de terreur. D’une violente beauté.

Ça m’a pris du temps, d’accueillir avec tendresse mon amour de l’exhibition mammaire. C’est moi. Terriblement moi. Fidèle aux modèles que je me suis choisie, dès que j’ai commencé à choisir par moi-même. Fidèle à la pensée des huit ans. Terreur joyeuse de dire que je suis moi-même. Au risque de déplaire. Au risque de perdre.

Années à jouer. Exhibitions, absences de soutien-gorge dévoilées et autres exploitations de la gravitation. Je n’ai toujours pas compris pourquoi les seins avaient un tel pouvoir. Je le sens sur moi aussi. Apaisée que mes mains les épousent aussi parfaitement. Le monde est alors plus réconfortant, comme plus ordonné. Dormir avec une fille, saisir ses seins à chaque micro-réveil, c’est une fête !

Un ami d’ami pète un câble. Mots en avalanche agressive d’où ne sort plus que sa détresse. Il se casse une bouteille vide sur la tête, s’enfuit. Je le suis. Putain d’empathie. Je m’approche doucement. Pas de mots. Lui caresse les cheveux, lui ai donne un de mes seins à téter. Impulsion, c’est ce qui est juste pour ce moment, le sein à téter, les caresses dans les cheveux. Sa respiration peu à peu apaisée. Un autre de mes polaroids-souvenirs. Le sourire de cet instant-là en viatique. Magie.

Devant le cœur, ces deux trucs magiques. À portée de main, possibilités de pétrification, de sommeil, d’apaisement. Je les porte fièrement. « Diogène, elle est comme ses nichons, libre », c’est une des plus belles choses qu’on m’ait jamais dites.

Diogène, Boobs, Cara

Texte paru initialement dans Feever.
Illustration : Cara.