Surprise

Tu rentres chez toi. Des pas se rapprochent trop vite. Tu sens la peur picoter au creux de ton ventre, mais tu te dis de ne pas être parano, et que “ Courage, on y est presque ! ”

Ce coup-ci, c’était pas dans ta tête. Il te touche, t’entrave, te menace. Tu ne comprends pas ce qui arrive. Tu ne comprends pas que ça arrive. La peur te bouffe sur pieds. Médusée. Tu sens que tu as l’air d’une victime. Une proie. Tu sais qu’il ne faut surtout pas. T’empêches les images de ce qu’il veut te faire. Faut être forte. Trouver le truc pour te sauver, là, maintenant. Crier ? Parlementer ? Frapper ? Supplier ? Pourvu que ce qui vient en premier fonctionne. Pour rentrer chez toi. En sécurité.
Tu parles, tu ruses. Tu trembles, tu le caches. T’es en état de choc, tu improvises. Des phrases, des gestes. Automate. Tu te libères, tu le sèmes. Coup-ci, ça a marché. Tu ne sais pas pourquoi. Même pas soulagée. Mais vivante.

Tu n’arrives pas à reprendre ton souffle. Tu es chez toi mais tu ne te sens pas en sécurité. Mains tremblantes, jambes de coton. Tu ne peux pas rester comme ça : tu appelles une amie. Désolée de la réveiller mais il faut que tu racontes. Tu te justifies : “Pas de vêtements sexy. Pas bourrée.” Tu t’en veux de penser que ça pourrait être de ta faute. Vous trouvez des blagues pas très drôles ; vous riez trop fort. Ton cœur bat un peu moins vite, alors tu lui dis “j’ai de la chance de t’avoir” et merci et que ça va aller et de se rendormir.
Tu te mets des chansons qui réconfortent. T’as peur de ne pas dormir. T’as peur de ce dont tu vas rêver.

Tu te réveilles avec le goût que le monde est dégueulasse, et ça te prend un moment pour te souvenir pourquoi. Tu te rends compte que t’as fait des cauchemars : de vieux traumatismes se sont mêlés à hier.
Tu ne veux pas être une victime, mais c’est un peu comme ça que tu te sens. Tu as honte. T’en parles. Besoin. On te racontes des histoires similaires. Plein. Pires, souvent. Consternation, rage, désœuvrement. Mais ça fait chaud d’être écoutée, d’être comprise. Ce n’est pas de notre faute.

À force, ça devient une histoire. T’as trouvé des détails drôles à souligner, pour te sentir un peu mieux, pour que le monde fasse moins peur. Être quelqu’un de fort et de rigolo. Pas médusée, pas effrayée, pas honteuse.
Et la vie doit continuer, alors, elle continue. Et tu dois faire des trucs, alors, tu sors de chez toi. Ton ombre te fait sursauter. Tu évites les regards.
Tu te demandes ce qu’il y avait dans sa tête. Tu te dis qu’il ne doit pas être heureux. Tu te sens désolée pour lui. Tu te demandes ce qu’il voulait. Ce qu’il t’aurait fait. Ça ne sert à rien, tu le sais : tu n’auras jamais la réponse. Ta colère t’encombre. “C’est pas le monde comme je l’aime. C’est pas le monde comme je le veux.” C’est difficile de ne pas comprendre.

Il est dans ta tête. Il vit avec toi. C’est intime. Trop. Envahissant. Dégueulasse. Il t’a volé quelque chose. Tu ne sais pas quoi.
Ça n’était pas la première fois. “Je m’en étais remise, alors, ça va aller.” Ça n’est sans doute pas la dernière fois. Mais tu vas t’en remettre. Ça doit aller. Pour ne pas être une victime. Une saloperie de proie. Pour être moi.

Texte écrit pour l’antenne de Fiesta Panik.