Pauvre petit garçon riche

Viens donc, ami lecteur. Assieds-toi là, mets-toi bien. Tata Diogène va te raconter une de ces histoires dont elle a, vieille briscarde du cul, de pleines pelletées. Une histoire de poils et de mec qui a eu trop de chances.

Je distribuais des flyers. Il me tenait très très à cœur, mon festival. J’aime passionnément cet artiste, je crois en ce qu’il fait. C’est assez pratique pour draguer, le flyering. Ils savent comment te retrouver et puis, on a déjà un sujet de conversation.

Ce mec était irréel. Il devait rentrer dans les pages de son magazine, à la fin sa journée. Ça n’existe pas dans le vrai monde, les hommes beaux comme ça. Je tortille du cul, tournibole les cheveux, pousse des petits cris de femelle et insiste beaucoup pour qu’il vienne le lendemain.

« Diogène, il y a quelqu’un pour toi à la porte.
— Ben qu’il descende, on va commencer la projection.
— Ce serait peut-être bien que tu ailles voir. »

Un mec de magazine devant une limousine. Il me dit qu’on y va, qu’il a pris la limousine pour moi, qu’on va faire l’amour. Ça doit être simple comme ça, son monde glacé en 2D. On va cueillir les filles et on les consomme.

Je l’engueule : ça va pas non ? je suis en train de faire un truc qui me tient à cœur, ils ont besoin de moi pour l’organisation et puis il pourrait au moins faire semblant de s’intéresser un minimum à ce que je fais. Plus étonné que penaud, il me suit à l’intérieur où je pavane quand même un minimum avec mon mec de magazine et sa limousine inutile, faut pas déconner.

Le cinéma belge provocateur n’a pas l’air de l’intéresser énormément mais il reste là, au coin du bar, bien rangé, bien décoratif. Quelques minutes après, entrée de deux top models. Il a invité des amis. L’imprimante 3D ne doit pas être bien loin.

La projection finie, on va tous boire des verres. Ils rigolent sur le premier million qu’ils ont perdu. Paraît qu’il faut le perdre avant ses trente ans, son premier million. C’est irréel, mais ma foi fort agréable. Impression d’avoir passé un portail, d’être tombée dans un monde parallèle. Un monde où rien n’est fort grave, finalement.

Son hôtel. Préliminaires. Assez scolaires mais fort agréables. Lui à poil comme une statue grecque. Qu’on peut toucher et c’est même pas froid. On est un peu bourrés. On se rend compte qu’on n’a pas de capotes. Il appelle le room service. S’énerve. « Vous ne savez pas qui je suis ? Démerdez-vous ou je rachète votre hôtel ! » Ça me met mal à l’aise. Je m’éclipse aux toilettes. N’entends pas sa commande.

L’alcool aidant, il s’est endormi, mon homme de magazine. Dans un vrai lit et tout. En 3D. Il ne s’est même pas transformé en papier glacé.

On frappe à la porte : « Room service ! » Je n’arrive pas à le réveiller. Même comme ça, ronflotant les bras en croix et la floche pendouillante, sa beauté est hallucinante. C’est donc l’édredon masquant mon côté face que j’ouvre au brave employé, en profitant pour présenter mes excuses quant à la rudesse téléphonique de mon compagnon de chambre. Fort curieux, il est, l’employé. Il essaie de faire rentrer son petit chariot loin loin dans la pièce. Je congédie le petit personnel.

Chariot. Bouteille de champagne, deux verres, deux capotes de marques différentes. Je pouffe en imaginant le brave travailleur obligé de demander à tous ses collègues de vider leurs poches pour satisfaire le riche irascible. Un rasoir ? Bon, tiens, un rasoir.

J’arrive à le réveiller. Après avoir trinqué, je satisfais ma curiosité : pourquoi un rasoir ? « Ben j’ai vu que tu avais des poils, là ! » Ma toison ! Empaffé de beau riche ! Ma toison, douce, femelle, adulte, compagne de tant d’aventures ! Ma toison, « des poils, là » !

« Tu sais combien de mecs sont passés là sans se plaindre ? Et toi, t’arrives et tu veux me raser ! Ça ne va pas se passer comme ça ! » Je fulmine, il est interdit.

Tremblante de colère, je me rhabille. Il me demande de rester. Un truc a changé en lui. Plus humble.

Je n’ai jamais su si c’était l’ampleur de mon tableau de chasse ou le fait que quelqu’un lui dise non, mais nos caresses ont changé, après. Plus vraies, plus de plaisir. Le lendemain, on a passé la journée ensemble. Dans un restaurant vide avec vue sur la rivière, dans l’apaisant du jour qui se couche, il m’a beaucoup parlé. Il a un peu pleuré. Les attentes de ses parents. Les amis, les fêtes. Cette fille qui l’a quitté sans rien lui dire. La douleur, devant cette moitié de placard vide, toujours. Je sentais qu’il n’avait jamais parlé comme ça. Moment magique. Émerveillés. Intimité. Des trajectoires qui se croisent. On n’allait pas mentir. On savait qu’on ne se reverrait pas.

Ce souvenir-là, ce moment-là, je les chéris. J’espère qu’il s’est trouvé. Ça doit être dur de se construire quand on est merveilleusement beau et incroyablement riche. J’espère qu’il n’essaie plus d’enlever les filles à des trucs qui leur importent à coups de limousines. Et qu’il a trouvé une fille qu’il ne rase qu’avec son assentiment.

Diogène, Garçon riche, Cara

Texte paru initialement dans Feever.
Illustration : Cara.