M’sieur Mille

Il paraît que, lors d’une de nos trop rares rencontres, j’ai dit à Mouloud :« Ça y est ! J’ai couché avec mon millième mec ! » Ça le fait toujours marrer, Mouloud, quand je lui dis des trucs comme ça : il m’appelle « sa copine brésilienne ».
Je ne mets absolument pas en doute les souvenirs de ce délicieux garçon, mais je ne m’en rappelle pas du tout. De le lui avoir dit. De quand je le lui aurais dit. De quand j’en suis arrivée à mille mecs. Et de qui ça a bien pu être.
En soi, ça ne constitue tout au plus qu’un sourire partagé entre deux potes qui ne se voient pas assez souvent (dis, chou, tu repasses à Bruxelles un de ces quatre ou merde ?) Sauf quand ledit délicieux damoiseau choisit précisément ça comme thème de texte à lui remettre.

Comment parler d’un non-souvenir ? Qu’est-ce que cette présence en creux veut dire pour moi ? Et cette multiplicité ?
Je suis heureuse de ne pas savoir qui est « M’sieur Mille ». Heureuse de ne pas m’en être rendue compte quand c’est arrivé. Je couche avec des gens, moi, pas avec des symboles !
Je suis heureuse aussi d’avoir des potes qui me permettent de réfléchir à ma vie avec un angle nouveau. Et de l’exprimer. Grâce à toi, j’ai pu écrire, d’une certaine manière, mon Femmes, je vous aime !
Ça fait longtemps aujourd’hui que j’ai rencontré M’sieur Mille. Depuis, j’ai un peu arrêté le compte des approximations : finalement, deux mille, trois mille, ça ne change plus grand chose. Et puis je m’y perdais toujours.
Les m’sieurs — et les m’dames, d’ailleurs —, les caresses, les rencontres, les tendresses, ça, je les arrêterai quand je serai morte !

Une fois que tu n’en as plus rien à foutre de leurs « Salope ! », de leurs jugements, de leurs psychanalyses à deux balles et autres assomptions de viol pleines de compassion dégueulasse, c’est facile, d’être une fille facile. Facile de suivre son désir. Il suffit de l’écouter, d’anticiper le plaisir, le moment où on se déshabillera. Suffit de faire taire les connasses de voix dans la tête et déjà partir dans le monde de tes sensations. D’en avoir envie. Fort.

C’est facile, une fois que tu as compris que la personne en face de toi en est une aussi. Qu’il suffit de lui demander. Qu’il suffit de l’écouter pour comprendre ce qu’elle te dit. Que s’il te dit non, ce n’est pas toi qu’il rejette dans ton entièreté. C’est juste non à ce qu’il voit de toi à ce moment-là, à ce que tu lui proposes.

Tomber amoureuse, ce n’est pas facile. Ça fait horriblement peur. Et si ça fait peur, c’est que c’est important. C’est pour ça qu’il faut y aller.

Tant de facilité, ça prend du temps à arriver dans ta vie. Les connasses de voix, dans la tête ou en face de toi, leurs « Salope ! », leurs jugements, leurs explications, leur compassion, ça n’aide pas. Mais si tu fais le chemin, tu peux en arriver à avoir couché avec plus de deux mille mecs en une quinzaine d’années de vie sexuelle. En tous cas, c’est mon chemin à moi. Ça n’était pas un but. C’est une passion, je pense. Du cul. Des gens. Du plaisir. De la liberté.

Je me refuse de leur donner un numéro. Je fais des approximations. Savoir où je me situe. Frime, un peu. Affirmation beaucoup. C’est qui je suis. Amour rabelaisien de la démesure.
Dix, tu n’es pas une prude ; cent, c’est du sérieux ; deux cents, on ne rigole plus ; cinq cents, on t’explique que tu as un problème. Mais mille ? Mille, ça paraît tellement. On passe au-delà du jugement. Un autre planète.

M’sieur Mille… Ça fait déjà un moment. Je sais que ça s’est passé. Mais pas quand. Ni qui.

C’était peut-être une histoire, quelqu’un avec qui j’ai tissé ma vie. Ou peut-être que je ne le reconnaîtrais plus aujourd’hui si je le croisais. Peut-être un ami, peut-être un collègue, peut-être un inconnu… Peut-être qu’on couche toujours ensemble. Peut-être qu’on s’en veut.

Ce non-souvenir crée un défilé dans ma tête. Tous les hommes de ma vie. Tous ces hommes dans ma vie. Sourire tendre. C’est difficile à imaginer ensemble, mille personnes. Et pourtant pas de claustrophobie si ce sont ceux-là. Ces gens que j’ai désirés. Que j’ai rencontrés. Qui se sont dénudés avec moi. Qui m’ont touchée.

Tellement de raisons de désirer. Tellement de façons de le faire.

Peut-être que je t’ai rencontré dans un bar. J’avais envie de baiser. Ni l’un ni l’autre, on ne voulait trop donner de nous. Juste une collision entre deux vies. Assez honnêtes pour ne pas se demander nos numéros de téléphone. La libération de ne pas devoir être trop. Libération de vivre juste dans nos désirs. Libérés des promesses.

Peut-être que tu étais un gentil garçon. Ta timidité m’a touchée. Désir dans ton regard et les mots qui tremblent. Maladresse de chiot qui remplit l’intérieur de chaud. Je me suis dit que ça pourrait marcher. Je m’en suis vite voulue parce que ça ne marche jamais. Impression d’être trop, gênante.

Peut-être que tu jouais en concert. Te voir sur scène m’a fait mouiller. Je me suis battue pour être celle qui rentrerait avec toi. Amour de la musique dans mon envie de toi. Héritage des groupies seventies. Grande famille du rock n’roll. Imiter nos idoles d’adolescence.

Peut-être que j’ai été obsédée par toi pendant des mois. Tu ne savais pas trop quoi faire de cette affection débordante. « Je t’aime » trop tôt pour toi. Lettres. Reproches. Larmes. Silence.

Peut-être que tu es un ami. Notre affection qui passe par nos corps. Tu avais besoin de te sentir désirable. Être là l’un pour l’autre. Avoir le courage de ne pas avoir honte. Avoir le courage de ne pas tenter le couple. Parce que ce n’est pas ça qu’on veut.

Peut-être que j’avais envie d’avoir des enfants avec toi.
Peut-être que j’ai attendu le premier métro pour m’éclipser. « Je te jure, j’ai plein de trucs à faire ! »

J’ai aimé le petit garçon en toi. Ou l’intelligence. Ou la passion. Ou l’étrangeté. Tu m’as fait rire. On s’est fait jouir. Ou ennuyés. Ou fait découvrir des livres.

Tu ne m’as peut-être pas prise au sérieux ; je ne t’ai peut-être pas écouté.

Qui que tu aies été, merci. Tellement de raisons d’être nus ensemble. Elles appartiennent au moment.
Courage d’être honnêtes. Avec le moment et avec soi-même. Merci.

Même si on n’a pas joui, même si on s’est déçus, même si on s’est fait mal, merci.

Tu fais partie d’une toile qui me constitue. Cette fois-là, quelle qu’elle soit, a été une rencontre. Avec toi. Avec ce que nos corps font quand ils sont ensemble. Avec nos idées. Du sexe, des relations, de la solitude. Avec nos fantasmes, avec nos passés. Avec nos peurs.

Peut-être qu’on n’a pas créé la relation qu’on voulait. Mais cette rencontre a existé. Nous a constitués. Qu’on s’en souvienne ou pas, qu’on le sache ou pas. Je te porte en moi.

Donner le mieux qu’on peut. Au moins y tendre. Apprendre. Merci.

À toi, à vous tous avec qui j’ai baisé, merci. Pour les petites amours d’un jour et les histoires de toute une vie.
Merci de la confiance. Merci des rires. Merci de l’intimité. Merci du plaisir. Merci de ces moments où la vie est plus vivante. Merci d’être des bouts de moi.
Merci du courage d’aller vers l’autre. De ne pas laisser la peur gagner. De donner. Même si ce n’est qu’un peu de chair à quelqu’un qu’on ne rappelle pas. C’est du lien. Et le lien, c’est ça qui nous fait vivre.
Texte initialement paru pour clique.tv.