Le plastique, c’est fantastique

Le pouls qui bat jusque dans le bas du ventre. Pétrifiée. Ça y est, j’ai fait le pas. Je fais ça pour moi. C’est important. Par respect que je n’ai pas eu les couilles d’avoir jusque là. Pour les enfants qui, peut-être… Puis pour moi. Passer au-delà de la peur pour me faire du bien. Larmes de reconnaissance et de trouille que j’empêche de couler. J’ai besoin d’être forte. Dans ma tête, je me prends dans les bras. Putain de besoin de réconfort. Surtout aujourd’hui, être là pour moi.

Prise de sang. Il ne me pose pas de questions sur le pourquoi. Je m’y suis préparée. Putain, je m’y suis préparée ! Lui dire, pasionaria, que mon passé et l’emploi de mes orifices ne le regardent pas. Un peu interloquée qu’il ne demande pas. C’est mieux comme ça. J’ai besoin de l’intimité de moi à moi. Avec personne d’autre dedans. Je fais un geste d’adulte, là. Terrorisée et fière. Juste tenir debout.

(Toujours, j’ai eu le soin de me préserver d’une vie à l’intérieur de moi.)
(Et aussi de leur dire, absolument, même au risque qu’ils débandent, ce que « ne pas être sûre de moi » veut dire.)

La terreur dans les yeux de Cette Amie quand je lui ai dit que non, je ne mettais pas tout le temps, pas souvent, de capote. Reconnaissance pour sa pudeur, sa décence de ne pas m’avoir fait la leçon. Elle savait que je savais. Plus efficace que des années de prêche.

J’ouvre l’enveloppe machinalement, je ne me rends pas compte de ce que c’est. Besoin de désacraliser inconscient, sans doute.

Je n’y crois pas ! Approximativement, quatre cents « rapports à risques ». En comptant large. Et rien. Pure comme une vierge. Je me sens un peu coupable. Chouchou de la vie. C’est pas juste que j’aie de la chance à ce point-là.

Et, avec ce nombre, zoom sur mes souvenirs. Souvent mal à l’aise avec le latex, l’alcool ou les deux. Souvent « Tu veux encore de moi ? » dans les yeux.
À chaque fois, je les ai désirés. Ils étaient vitaux, à ce moment-là. Petits crachats de biais qui risquaient ma vie. Sceller le désir. Se battre pour la gratuité, l’échange, l’abandon. Pour que l’orgasme vaille les heures de drague.

Un garçon qui me fascinait. Lui, sur scène, j’ai tout de suite été trempée. Et amoureuse. Lux Interior et Iggy Pop : pas possible autrement. On baise souvent. Bien. Beaucoup. On parle encore mieux. Trithérapie parce qu’hépatite. Lourdeur au quotidien. Changements d’humeur. Toute sa vie, ces pilules. Heures fixes. Condamnations quotidiennes. Nous, toujours avec capotes.
Sauf ce jour-là. Au début, je me rends pas compte. Bareback. Et quand je le sens, intensité. Il faut que je nous arrête ! Je ne le fais pas et ça m’excite. Mots invisibles, prononcés dans ma tête mais en vrai, j’y arrive pas. Je me fais peur. Une de mes meilleures baises.

Depuis, je me force à dire que non, sans, c’est « pas de trou ». Mais impression de contre-nature. Même si je sais que j’ai raison. Et que me revient cette auto-étreinte interne au bout de l’angoisse dans une file d’attente, ce jour où je me suis remerciée d’être adulte.

Illu — Plastique

Texte paru initialement dans Feever.
Illustration : Cara.