La mort aux trousses

Enfant du rock n’roll, j’ai l’habitude, en soirée, de montrer mes seins. Habitude dont se plaignent fort peu souvent mes contemporains — qu’ils en soient remerciés !

2006 — J’écarquille subitement des yeux encore englués de gueule de bois. Le gros lourd d’hier a posté sur facebook une photo de lui abughraibant devant ma poitrine d’albâtre dénudée, clamant une intimité que nous sommes bien loin d’avoir partagée. Je lui demande son retrait immédiat. Il obtempère non sans m’avoir servi un chapelet d’obscénités.

Mai 2013 — Un inconnu venu me demande (toujours sur facebook) si j’ai couché avec la terre entière. Je le remballe à grand renfort de sarcasmes. Il me menace de viol et de mort. Dit qu’on me retrouvera dans un sac poubelle.

Tu auras compris, lecteur, qu’il s’agit de la même personne. Ça m’a pris un peu plus de temps, l’olibrius n’ayant pas utilisé un compte à son nom. Ni recroisé mon chemin pendant toutes ces années.

Je suis encore sous le choc mais j’ai moins peur depuis que je l’ai retrouvé, après enquête en ligne. Je sais de qui me méfier. J’espère que ses menaces ne sont pas sérieuses mais il subsiste au fond de moi un petit doute. Sensation bien déroutante que de se dire que peut-être quelqu’un va surgir au milieu de ton quotidien pour mettre ton cadavre dans un sac poubelle.

D’autant plus déroutée que je ne comprends absolument pas comment un fait aussi insignifiant et lointain peut amener des réactions aussi démesurées. Est-ce pour ça que certains hommes brident autant les femmes ? Il serait trop douloureux pour eux de se sentir exclus de leur sexualité ? Qu’elles ne les choisissent pas ?

Après moult réflexions, j’ai contacté quelqu’un qui le connaissait bien pour qu’il lui demande qu’on se rencontre. Je crois profondément qu’un système qui s’appuie sur l’intimidation et la violence ne ferait que le renforcer dans son propre système qui emploie les mêmes procédés. Je me refuse donc, dans un premier temps, d’aller porter à la police (qui a une copie de sa prose, j’ai pensé avant tout à me protéger) les preuves de son identité – ou à demander à qui de droit d’aller lui faire payer physiquement son comportement criminel.

Je veux comprendre ce qu’il s’est passé de son point de vue. Je veux lui faire comprendre ce que j’ai ressenti, ce que je ressens encore. Lui faire comprendre que de tels mots ne sont pas gratuits, qu’ils engendrent des conséquences, même si on les tape à l’abri de son écran d’ordinateur.

Je suis étonnée de certaines réactions. Atterrée de voir à quel point la loi du talion, les généralisations et les amalgames venus de problèmes personnels font vite surface. Heureuse de voir que j’ai été tout de suite soutenue, dans l’humour, la tendresse, la sagesse. Choquée de constater que des femmes puissent encore intégrer le « oui mais bon, tu fais des vagues, c’est un peu de ta faute ». Fille d’Ève, bien sûr. Sac poubelle en guise de bûcher.

Je vais donc, je l’espère, vivre une dissection intéressante de ce que l’être humain peut incarner de bassesse et de lâcheté. J’irai, la peur au ventre, des amis faisant office de garde du corps, lui parler de mes émotions et tenter de comprendre les siennes.

Tout cela m’a convaincue que je faisais ici œuvre utile et qu’il y a bien toujours, ici et maintenant, un combat à mener. Pour qu’on puisse enfin faire de notre vie la fête que l’on entend.

Illu — Mort


Texte paru initialement dans
Feever.
Illustration : Cara.