La complainte d’une fille de joie

J’ai entendu parler de cette fille pour la première fois parce que je passais pas mal de temps avec son copain de l’époque. J’étais insomniaque, lui attendait qu’elle ait fini sa journée de travail dans un bar à champagne pour aller la rechercher. J’étais fort curieuse de qui elle était. Pourquoi elle faisait ça, ce que c’était vraiment. C’est devenu une amie. Depuis que je tiens cette rubrique, je lui demande de témoigner de sa vie professionnelle. Enfin, elle a accepté de la faire. Voici donc une discussion avec ma copine « Manon », pute, heureuse, créative, sincère.

Comment tu veux que je t’appelle ?
« Manon ». C’est l’alias qui m’est le plus resté. Je l’ai choisi parce que tous les prénoms de mes collègues se terminaient en « -a ». « Manon», ça dénotait, pour le client, ça faisait un petit truc…

Tu nous racontes ton parcours en tant que travailleuse sexuelle ?
Ça a commencé par les bars à champagne. Je devais parler avec les clients, les faire boire, faire des strip-teases… Mais coucher avec, c’était la limite que je ne voulais pas franchir. On m’a proposé des sommes d’argent considérables, à l’époque, mais je refusais à chaque fois. Pourtant, j’en avais besoin !

Puis, quelques années plus tard, je l’ai fait de manière très occasionnelle : j’en ai retiré du plaisir, et un certain confort. Du coup, je me suis dit que cette limite n’avait plus vraiment lieu d’être.

C’était des clients des bars à champagne ?
Oui. Le plus souvent, c’était des habitués. À chaque fois qu’ils venaient, ils me le re-proposaient. J’utilisais ça pour les fidéliser, je disais : « Ah ! je ne sais pas si je peux faire ça… » [petit rire] Du coup, ils revenaient à la charge semaine après semaine. Au bout d’un moment, je cédais.

Puis je n’ai plus supporté ce boulot : il faut parler des heures, et puis boire du champagne… C’est très chouette avec des amis mais avec des gens que t’as pas envie d’écouter, qui sont cons, c’est très chiant ! [rires] Bref, je n’en pouvais plus. Puis ça gagnait un peu mais pas grand chose.

Avec une copine, on est allées voir dans un salon de massage. Je m’étais dit que, si ça ne me plaisait pas, je n’avais qu’à laisser tomber. Le cadre était luxueux ; les clients, aisés, polis, pas intrusifs. Et c’était plus d’argent. C’était assez agréable. Plus que les bars à champagne.

Et là, il y avait du sexe ?
Oui, du massage et du sexe. Sur une heure de temps, t’as peut-être vingt minutes de sexe. Ça passe assez vite, en général.

Et c’est quelles pratiques ?
Ça dépend du client. Une fille qui y travaillait depuis longtemps m’a donné un conseil qui m’a beaucoup servi : faut les faire jouir le plus vite possible, tout en jouant l’innocente, qu’ils ne voient pas que t’as fait exprès. C’est subtil, tu sais !

Et tu t’es retrouvée domina, aussi ?
Le salon proposait des massages en douceur et des massages en domination. On faisait toutes un peu les deux. C’était souvent des clients différents. Là, par contre… Ces soumis n’étaient pas si soumis que ça, mais très exigeants, assez intrusifs. Du coup, c’était plus prenant, plus fatiguant.

Qu’est-ce qui est difficile ?
Tu vois, quand tu prends le bus et que tu sens d’un coup l’odeur de quelqu’un ? C’est assez répulsif. Ben, c’est même pas son odeur intime ! Dès que je rentrais dans la chambre, tout de suite, je sentais l’odeur intime d’un être humain. D’habitude, quand tu rencontres un inconnu, t’as toujours une approche, une distance… Du coup, t’as le temps de sentir. Là, c’est direct. Ça m’a vraiment frappée, cette odeur intime d’un inconnu. C’est quand même très bizarre.

Comment on est payé ?
Cinquante/cinquante, à chaque massage. Plus les pourboires.

Pas de fixe ?
Non. Pas dans les salons de massage.

Et dans les bars à champagne ?
Là, t’as un fixe. Plus un pourcentage sur les bouteilles que tu consommes et les salons privés.

Diogène, prostitution, Cara


C’est comment, la vie de couple, quand on se prostitue ?

Si j’étais célibataire, avec une vie sexuelle personnelle pauvre ou rare, psychologiquement, ce serait assez dur parce que, du coup, je n’aurais que ça : une vie sexuelle médiocre.

Le fait d’être en couple et amoureuse, c’est hormonal. T’as une vie sexuelle riche, mais ça te prend de l’énergie. Du coup, le fait de donner aussi de l’énergie dans une sexualité cadrée et professionnelle, quand même, ça t’en bouffe pas mal.

C’est facile, pour toi, de pouvoir dire : « Je suis une pute » ?
Non, c’est pas facile à avouer. Surtout par rapport au regard d’autrui, des gens que je ne connais pas. Mes amis, ça va, ils sont au courant. Et je me dis que s’ils me jugent, c’est que c’était pas vraiment des amis.

C’est peut-être plus facile en Belgique qu’en France parce qu’il y a un côté plus légal (c’est pas vraiment officiel mais c’est plus souple). En France, les gens ont besoin du côté « légalisé » pour accepter, pour se repérer.

Et par rapport à toi-même ?
Par rapport à moi-même, ça va ! Le seul truc, c’est que l’argent vient tellement vite que t’as pas envie de bosser à un boulot de merde pour être sous-payée. C’est le danger. J’ai peur de ne pas arrêter, d’être toujours là dans dix ans.

Tu l’aimes, ton boulot ?
Oui et non. Ça reste un boulot et on aime rarement son boulot. Il y a pas mal de contraintes : l’horaire, être confrontée à des inconnus, l’intimité… C’est délicat, en fait. C’est pas un boulot facile.
Et encore, je n’ai jamais travaillé en usine… euh, en vitrine ! Ça doit être super dur, le côté « à la chaîne »… Moi, je veux pas de ça.

Est-ce que tu as l’impression de faire du bien ?
Non. Mais je suis très intéressée par la technique. Au dernier salon où j’ai bossé, le patron m’a conseillé d’aller regarder des vidéos sur le massage tantrique, parce que je ne comprenais pas. Je massais les clients, ça avait l’air agréable pour eux, mais sans plus. Et puis j’ai chopé le truc : j’ai réussi à faire jouir un mec juste en faisant une espèce de danse du ventre sur lui. Putain, c’était trop bien ! Hyper satisfaisant, vraiment ! Depuis, le côté technique m’intéresse : je veux arriver à faire jouir un mec avec — je sais pas, moi — mon coude, mon ventre, mon genou…

Ça a changé quelque chose à ta sexualité ?
Depuis quelques années, j’ai un besoin très fort de retrouver des sensations, de vraiment me diversifier. Sortir de ces pauvres vingt minutes de branlette-pipe-pénétration. Je trouve ça tellement triste que plein d’hommes ne se satisfont que de ça, c’est hyper limité ! Les gars, réveillez-vous ! L’érotisme, c’est tellement plus vaste !

Ton regard sur les hommes a changé ?
On ne les voit pas vraiment sous leur meilleur jour : on n’a qu’une heure avec eux et, la plupart du temps, ils sont en manque — c’est pour ça qu’ils viennent. C’est peut-être parce qu’ils sont intimidés de venir dans ce genre d’endroit mais, souvent, ils ne sont pas sensuels, ils font rien, ils sont passifs.

Puis, je ne supporte plus qu’on me drague. Avant, je n’aimais pas ça, mais j’arrivais à le supporter. Mais, à un moment, putain, il y a trop d’hommes, quoi ! [rires]

Je suis devenue très difficile, aussi. La plupart des hommes ne m’attire pas. Du coup, maintenant, quand un homme me plaît, je le remarque tout de suite. Il faut qu’il soit sensuel… La sensualité… Ça manque à tellement d’hommes !

Tu pouvais choisir tes clients ?
Dans un salon de massage, tu choisis pas. Les patrons ont leurs défauts, souvent un côté salaud, parfois un peu dominateur mais ce sont quand même des « macs gentils » : si un client te force, tu te plains direct, le client sera viré et on fera en sorte qu’il ne revienne plus. Il y a quand même du respect, de la dignité humaine, même si tu ne choisis pas tes clients.

Moi, quand un client m’était désagréable, je m’arrangeais pour lui faire la séance la plus nulle possible, pour ne pas qu’il revienne chez moi. Tout en restant polie, toujours, hein ! Malheureusement, c’est juste pas possible de ne tomber que sur des clients qui te plaisent.

On vit une période de misère sexuelle, non ?
Ah oui, je le sens. La majorité, ce sont des hommes mariés : « abstinence depuis x temps et on reste mariés parce que voilà, c’est plus facile »… Je crois que notre époque crée de la frustration, aussi : on nous renvoie sans cesse à de l’hypersexualité mais on ne baise pas plus qu’avant. Il y a un décalage. Oui, il y a vraiment une misère sexuelle !

Comment tu vois ton futur ? Tu comptes continuer ?
Je compte chercher autre chose. Mais après, continuer occasionnellement, en choisissant mes clients, ça me plairait.

Une anecdote ?
Un vendredi soir à 22h, on allait presque fermer. Trois types se sont pointés, dont un en djellaba. On le connaissait : la dernière fois, il avait été hyper agressif et insulté des filles. Du coup, on a refusé de le masser ; il est resté là, à attendre ses potes, dégoûté. Eux, c’était la première fois qu’on les voyait, mais on flippait un peu, vu l’autre type…Il y en a un qui m’a choisie, un hindou un peu poilu, assez mignon au demeurant. Je lui ai direct fait prendre une douche : les savonner, c’est bien, ça les détend, ça les infantilise, ça les rend plus passifs. Puis je l’ai installé sur le lit, je l’ai massé, il se laissait faire. Du coup, on est arrivés à la partie sexe, il était très sensuel et en même temps pas trop, je sais pas, c’était étrange… Et là, j’ai eu un orgasme ! Il n’en revenait pas ! Putain, comment j’ai pris mon pied, quoi ! Quand il est parti, il m’a lancé un regard… Et puis, même moi, je… C’était vraiment chouette !

C’est rare que tu prennes ton pied avec eux ?
Il y a plusieurs clients avec qui j’ai eu du plaisir. Des orgasmes, par contre, c’est assez rare. C’est pas toujours désagréable, hein, encore bien !

Tu trouves ça avilissant, comme boulot ?
Un jour, je m’étais dit qu’il fallait que je fasse un « vrai boulot » pour que je retombe les pieds sur terre, retrouver la « notion de l’argent durement acquis ». J’ai été prise comme caissière à Carrefour. C’était horrible ! Je me faisais traiter comme de la merde, payer comme de la merde. Ça, c’était avilissant. Puis c’était super dur : huit heures par jour de travail mécanique, les clients désagréables, la file d’attente… Tu te sens vraiment comme une esclave. J’ai tenu deux semaines. Quand j’ai quitté ce job, je me suis dit : « putain, je ne suis pas trop mal… »

Qu’est-ce qui te fait bander dans ce métier ?
Les clients avec qui j’ai du plaisir alors que je ne m’y attendais pas.

Qu’est-ce qui te fait bader dans ce métier ?
Les odeurs intimes, la promiscuité.

Texte paru initialement dans Feever.
Illustration : Cara.