I’m your man

V’là-t’y pas que je tombe amoureuse d’une fille !

« Diogène, ne mets pas ta langue, c’est dégueu ! » Six ans. Meilleure amie. Je me sens trahie, sale. Aussi envie qu’on frotte nos sexes. Je n’ose plus lui demander. Pas facile de raser les murs et d’éviter un regard quand t’es en maternelles.

Huit ans. Elle est belle. Elle est. Belle. C’est juste évident. Toujours la numéro un des hits parades des homminets de la cour de récré. Elle m’obsède. Je ne lui dis pas. Elle le sait ? Impériale. Femme, déjà.

Vingt ans. Elle me désire, je la sais lesbienne. Je suis avec Celui Qui. Il a envie de voir deux filles ensemble. Je suis curieuse. Le lendemain, elle n’ose dire qu’elle se sent mal parce qu’elle me voulait juste moi. Je me suis sentie mal parce que je l’ai vue avec Lui. Occasion ratée.

Vingt-cinq. Ma meilleure amie. Trucs à trois. On se dit « je t’aime » dans nos souffles, dans nos bouches. Parce que c’était exactement là ce qu’il fallait dire. Une des choses que je regrette le moins de ma vie.

Batailles contre moi-même pour me dire que je suis une femme. On ne me l’a jamais appris. Trente-trois ans, un manque de maman quand je dois me maquiller. Leur montrer que je suis égale, oui, bien sûr. Mais les talons, appris toute seule. Les bouts ithyphalliques, encore plus.

Trop depuis que je me connais, depuis que je suis. Du côté homo, jamais sentie accueillie. Ma passion des bites. Toujours sentie trop aussi. Comme un hexagone qu’on essaie de faire rentrer dans ces creux de carré quand t’es petit, tu sais ? Mais c’est moi. Et mes côtés ne rentrent pas.

Ce soir-là. Ces yeux-là. Un regard. Le monde dedans. Je mouille. Tu connais déjà tout, c’est ça ? Comment je fais, moi, pour continuer ?

J’ai toujours cru en ma bisexualité. Et là, je tombe amoureuse d’une fille et j’ai peur de ne pas être « une vraie ». J’ai toute ma vie parlé trop fort de mon cul et j’ai peur de comment on peut me voir, lesbienne.

Et, quand je la vois,
J’ai moins peur.
Et quand je lui parle,
Je n’ai plus honte.
Et quand je la quitte,
Je danse toute seule.
Et quand elle parle,
Je crois au futur.
Quand ses seins bougent,
C’est un bouquin à écrire.
Et quand ses yeux s’allument,
Je me sens une mission.
Et
Elle
Me
Manque
Tout
Le
Temps         (même quand elle est là).
Et la plus grande peur du monde est que l’air ne rentre plus dans ce système tellement compliqué et simple qui permet qu’elle soit.
Ses narines
Poumons
Alvéoles
Et tous ces trucs compliqués
M’excitent
Terriblement.
Et
C’est
Absolument
Le
Putain
De
Centre
Du
Monde.

Je suis heureuse à m’en faire peter le cœur, vieille briscarde de l’hétérosexualité amoureuse d’une femme. Peur et exaltation. Je la veux dans ma vie.

Diogène, lesbienne, Cara

Texte paru initialement dans Feever.
Illustration : Cara.