Envie d’avoir envie

Pas bien dans mon corps, agacement, écoeurée par ma propre odeur. Ou besoin d’intimité, de silence, pas la force d’interagir avec un autre être humain. Ou encore pas d’ami sous la main ni l’envie de draguer. Dépression, aussi. Comme si les larmes inopinées avaient asséché mon corps. Il est des soirs où je n’ai pas envie de sexe.

Il est aussi des gens dont je n’ai pas envie. Et des soirs où je n’ai pas envie de gens dont je peux avoir envie à d’autres moments. Je m’en suis sentie coupable, longtemps. Comme si, sous prétexte de ne cacher ni mon amour du cul ni le nombre de mes partenaires, je me devais d’être toujours disponible à tous. Service public.

Le Mec Qui a Duré Six Ans, années d’unif. Tout devrait aller bien, je suis entourée, ai plein de projets. Ça fait deux mois que je pleure en m’endormant sans savoir pourquoi. Il essaie d’être là, de me comprendre, de me consoler. Il ne me croit pas quand je lui dis que je ne sais pas pourquoi les larmes. Je n’ai plus envie de lui. Je n’ai plus envie de grand chose. Plus beaucoup de forces. Je m’en veux, je vois qu’il est mal. Qu’il pense que je couche avec d’autres et pas avec lui. Alors, je me force. Pour lui. Parce c’est ce qu’il faut faire, l’amour, à son amoureux. Je me dépossède peu à peu de mon corps. Je me suis violée souvent, à cette période-là. Ensuite, diagnostic : dépression. Des mois à me battre pour arriver à me doucher, manger, sortir. Le sexe est bien loin. Les choses de la vie sont bien loin.

J’ai appris à m’écouter, à être là pour moi. D’abord pour moi. Pour pouvoir ensuite l’être pour les autres. J’ai appris à donner au sexe la place qui me convient.

En général, quand je n’ai plus baisé depuis une semaine, je commence à sentir que ça me manque. Après deux, je deviens impatiente, irritable. Un mien ami avait coutume, lorsque je venais lui demander conseil, de me répondre : « Depuis combien de temps t’as plus baisé ? » Si c’était plus d’une semaine : « Va forniquer et reviens me poser ta question ! » En général, je ne revenais pas.

Il est bien sûr des jours où une langueur pénètre mon cœur. Mais le sexe pour moi doit avant tout être rencontre, fête, célébration. Je dois d’abord me redevenir disponible. Je me mure, alors, me dorlote, m’ursifie pour un temps. Là pour moi. Plus jamais les larmes qui vident.

Il me fait peur, mon corps indisponible. Nostalgie de cette énergie qui passe, de ces cris de joies qui se finissent en flaques. Et si je ne les retrouvais plus jamais ? C’est triste, un corps qui ne vibre pas. Ça me rend rancunière.

Accepter les saisons de la vie. Accepter de ne pas céder à l’impératif d’être tout le temps au top. Accepter de ne pas céder à tous les désirs parce que c’est plus facile. Garder confiance en cet immense cadeau des corps tordus dans un plaisir plus grand qu’eux, reconnaissants dans l’apaisement d’après la tempête.

Diogène, envie, Cara

Texte paru initialement dans Feever.
Illustration : Cara.