Atame !

« Qu’est-ce qui te ferait vraiment bander ? » D’habitude, ils ne répondent pas ou mentent. Ça leur fait peur, je crois. Peur pour moi, donc de moi. Il n’a pas hésité. Il n’a pas été poli. Il n’a pas été autre que lui. Courage. Admiration.

Ce n’était pas sa première fois. Il savait comment faire. Il aimait le sexe en esthète. Il savait comment faire. Il savait que le temps, c’est essentiel. Qu’il faut doser. Varier.

Yeux bandés. Offerte. Trempée déjà quand il nouait les liens.
Il a commencé avec du facile, du connu. En expert. Tétons durs dès son souffle. Il joue avec ça. Courant d’air qui descend. Soupçon qui fait se dresser le clitoris.
Puis chaleur de sa bouche qui englobe.
Puis manque autour. Comme un nouvel organe.

Diogène, SM, Cara

Il est parti. Je tends l’oreille. Mon corps avec. Cils vibratiles en érection. — Ah ? on peut faire ça ?

Il trifouille, quelque part. Bruits prosaïques. J’aurais pouffé ; là, je bande. Tout mon être, tout mon corps, tout le sérieux du monde dans ce qu’il va faire pour moi. La délivrance à l’horizon, loin. C’est juste pas possible qu’il me laisse comme ça. Je lui fais confiance. Il sait l’urgence, il voit mon corps arqué. Je me sens belle. Captive moyenâgeuse à la merci du dragon de mes livres d’enfant.

Il revient. Évènement.
Il dit des trucs. Je n’écoute pas. Ses mots sont physiques. Prise par ses syllabes. Pilonnée par ses consonnes.
Douleur. Forte, aigue : mes tétons. Il descend le long de mon ventre. Je sais que je vais avoir mal. Ça me rend folle. J’attends. J’en ai besoin !
Sur mes lèvres. Ça tire. Douleur invraisemblable. Envie de gifle mais attachée. Puis sérénité. Puis envie de plus de douleur.
Il me pénètre. Enfin. Il me pénètre enfin.

Tout ça : le Big Bang, mes parents, les insectes, mes livres, mes amis, les larmes. Tout ça n’a jamais été là que pour ce moment. Baiser de Prévert. Les couleurs, les goûts, le temps, les émotions, nos individualités, tout cela converge absolument dans ce pincement de mes lèvres alors que je suis remplie par lui. Douleur et plaisir. C’est Broadway. Je crie. Primal, nouveau-né. Née à moi-même.

On continue. On va loin. Plus loin, vers nos limites. Ensemble. Jouissance, ô putain ! jouissance ! Je rentre dans un monde d’abstraction, de sensations pures. Je ne pense plus — ô bénédiction ! Nous voguons. Longtemps. Ensemble.

Être femme, sexuellement, ça prend du temps. Ce soir-là, je le suis un peu plus devenue. Grâce à un homme qui m’a comprise. Facilement, sans mots. Complètement, sans être pour lui folle, sans peur. Qui a créé avec moi un espace de liberté rien qu’à nous. Que jamais rien ni personne ne pourrait nous voler. Un homme qui m’a permis de m’isoler dans mes sensations.

Ce soir-là, on a été présents l’un à l’autre. Ce soir-là, il m’a permis de jouir de moi. Parce que j’étais avec lui. Ce soir-là, il s’est permis de jouir de moi. Parce que j’étais avec moi. Et m’a montré le chemin vers une pratique qui deviendra mienne, qui me sera intime. Parce que nos solitudes, nos imaginaires se rencontraient terriblement. Là. Dans ça. Ce soir-là.

La nuit où l’orgasme et moi sommes devenus amis.


Texte paru initialement dans
Feever.
Illustration : Cara.