Aimons-nous les uns les autres

Notre hôtesse a voulu offrir une belle pendaison de crémaillère à un de ses polyamoureux. « Chic et plumes », c’était le thème. Alors, elle s’est déguisée en paon sexy. Avec un corset, une queue à plumes et des faux cils marrants. Et a invité des gens qu’elle connaissait, à qui elle faisait confiance. Avec qui elle et un de ses amoureux avaient déjà baisé, souvent. Nous étions quatorze, principalement des couples.

Elle avait tout bien préparé, notre hôtesse. Elle stressait. Elle avait des attentes. Pour elle, pour ses amoureux et pour les autres. Elle voulait essayer la double pénétration. Elle voulait lui faire un beau cadeau. Elle voulait que tout le monde passe un bon moment. Alors, ils ont mis les petits plats dans les grands.

Les bouteilles de champagne ne cessent d’apparaître, la table est couverte de sushis. L’hôtesse passe d’un groupe à l’autre, se prend la queue dans tout ce qui traîne. L’occasion de faire plein de vannes pourries. Qui sont aussi parade amoureuse. On se regarde, on se jauge, on s’imagine à poil. C’est assez mondain comme début de soirée, je crois qu’on a tous un peu peur, alors on compense sur le social. Les couples restent ensemble, beaucoup de regards complices. On discute de nos journées, de ce qu’on fait dans la vie. On est habillés sexy mais classe, avec des plumes, comme elle nous l’a demandé. Nos anecdotes se font sexuelles, ça nous détend un peu. Ouf ! On est de la même tribu. Des bizarres sexuels, des gourmands, des explorateurs.

Diogène, partouze, Frédérique Janssens

Le coin salon a été préparé. Beaucoup de coussins. Un plat rempli de capotes à ras bord. Les sex toys, qu’elle avait conseillé d’apporter, donnent un air étrangement muséal à la scène. Elle a préparé plein de serviettes pour les femmes fontaines et un système de rubans-colorés-pour-dire-ce-qu’on-veut-bien-faire que personne ne comprend. Mais on s’en fout : c’est joli et ça nous fait rigoler.

Chacun y va de son petit truc pour échauffer l’atmosphère. Qui danse, qui tente le massage. Des filles s’embrassent. Ça marche toujours pas mal, les filles qui s’embrassent. Je lance un jeu d’action ou vérité.

La pièce va vite être démarquée en trois zones : l’aire de copulation, l’aire d’observation et le balcon, où on profite d’être fumeurs pour s’isoler de l’ensemble ou avoir des discussions deux à deux. Les corps passent de l’une à l’autre, mais globalement, des groupes se sont créés.

Dans l’aire de copulation aussi, on passe de groupe en groupe, en restant néanmoins parmi les siens. On entreprend d’ambitieux conglomérats qui se soldent finalement bien vite par des fornications à deux, les uns à côté des autres. On agrippe ce qui passe parfois, histoire de dire : « Coucou, je suis là ! »

Je retiens de tout ça une grande douceur, un grand respect. Il y eut, certes, un fâcheux qui avait du mal à trouver sa place et tendance à se coller au moindre bout de chair accessible, mais notre hôtesse l’a canalisé vers elle avec une extrême douceur.

J’ai rencontré des gens formidables qui s’aiment beaucoup et qui posent eux-mêmes leurs propres balises en réinventant sans cesse leur relation. Avec ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent, ce qu’ils peuvent ou non.

J’ai aussi découvert que le désir se passe difficilement de temps, de séduction. Qu’on a beau être excité par ce genre de situations, y sauter d’un coup, c’est quasi impossible. Je me suis sentie à un moment mal à l’aise d’avoir du mal à me lancer, d’avoir l’impression que c’est ce qu’on — moi y comprise et surtout — attendait de moi et ça me bloquait. J’en ai parlé avec mes potesses de balcon, elles m’ont dit que c’était la même chose pour elles. Les gens dont j’avais envie, finalement, sont ceux que j’ai rencontrés.

Le lendemain, j’ai reçu le sms d’un ami : « Alors, c’était comment, finalement, ta partouze ? » J’ai répondu  : « Bon enfant. »

Notre paonne bien aimée n’aura finalement pas eu sa double pénétration. Chic ! ça fait un prétexte pour qu’on retrouve nos nouveaux potes !

Texte paru initialement dans Feever.
Illustration : Frédérique Janssens.